RENCONTRE AVEC VALÉRIE CHEMINEAU-RAGON ET ELSA – PLANÈTE VÉGÉTAL

Elsa est acheteuse-approvisionneuse pour Planète Végétal, le 1er producteur indépendant français de carottes, situé en Gironde. L’entreprise est engagée sur tous les plans. Dans une démarche de développement durable depuis 2004, Planète Végétal est membre de Cancer@Work depuis 2016.

Elsa est en CDD, dans l’attente d’obtenir un CDI quand elle est diagnostiquée d’un cancer du côlon. Valérie Chemineau-Ragon alors en charge des ressources humaines l’accompagne tout au long de sa maladie. Avec générosité elles ont accepté de répondre à nos questions et de revenir sur la question de la conciliation de la maladie et du travail au sein de leur entreprise.

Nous vous proposons de découvrir leurs témoignages croisés, un exemple qui nous montre que concilier maladie et travail est possible, ensemble ; et ce, quel que soit le secteur d’activité, partout en France.

 

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Elsa : Je m’appelle Elsa, j’ai 36 ans et j’ai 2 enfants (7 et 5 ans). Je vis maritalement. Je suis actuellement acheteuse-approvisionneuse depuis novembre 2019 pour Planète Végétal. 

Valérie Chemineau-Ragon : Je suis en charge des ressources humaines dans l’entreprise Planète Végétal avec mon équipe composée de 2 collaboratrices. Juriste de formation, j’ai intégré l’entreprise il y a dix-sept ans après des expériences professionnelles dans des environnements industriels différents.

 

Quel est votre lien avec la maladie ?

E : Je suis tombée malade en janvier 2019 alors que j’étais en CDD pour Planète Végétal. Le diagnostic est tombé en mai 2019 : cancer du côlon.

VCR : En tant que DRH, j’ai été confrontée à la maladie de salariés qui ont communiqué à ce sujet. Certains d’entre eux livrent un véritable combat.  

 

Elsa, comment s’est passée l’annonce de votre maladie dans votre entreprise ?

E : Je l’ai annoncée à mon employeur en juin, après ma première chimiothérapie. Étant en CDD en vue d’un CDI, j’étais partie dans l’idée que mon employeur allait mettre fin à mon contrat. Chose, que je pouvais comprendre car la question qui m’est venue en tête tout de suite c’est : « est-ce qu’un employeur embaucherait en CDI une personne atteinte d’un cancer ?! »
Mon responsable et la DRH m’ont rassurée assez rapidement, dans la même journée. La phrase que je retiendrais est celle de la DRH me disant que : « c’est un mauvais passage de vie mais celle-ci continue et on souhaite continuer avec vous ! » J’ai donc eu un aménagement de mes horaires. Je venais travailler à partir du mardi une semaine sur deux pour récupérer de mes jours de chimio qui commençaient le vendredi.

 

Avez-vous été absente pour vous soigner ? Comment votre entreprise vous a-t-elle accompagnée durant cette période ?

E : À partir de mi-août, j’ai été absente à 100 %. J’étais gênée de laisser mon poste en pleines vacances de mon responsable ! Cependant, à un moment, le corps ne suit plus et n’en peut plus. Mon entreprise m’a fortement bien accompagnée pendant cette période que ce soit sur l’aspect humain mais aussi sur les démarches administratives et financières. Les messages de collègues ont été réconfortants dans ces difficiles moments.

 

Vous avez ensuite repris le travail, comment cela s’est passé ?

E : Après un mois d’hospitalisation, une chirurgie, en pleine reprise de chimiothérapie et également arrêtée jusqu’à la fin de mon traitement, nous avons signé un CDI pour le poste que j’occupe actuellement. C’était en novembre 2019. J’étais trop pressée et hyper motivée de revenir. Après six mois d’arrêt, je suis revenue mi-février. J’ai été très bien accueillie, même trop bien… Moi, qui revenais plus motivée que jamais, je voyais mon responsable et la DRH me préserver. J’ai vite compris… On a l’impression que l’énergie est là dès qu’on arrête la chimiothérapie mais là, on voit arriver des séquelles…. des gros coups de fatigue, quelques maux pas encore résolus à 100 %, de l’anxiété qui peut jouer sur la concentration… Bref après le physique, le travail psychologique arrive. Il faut accepter que quand on revient travailler, on ne puisse pas être à 100 % tout de suite. Le temps thérapeutique [NDLR. le temps partiel thérapeutique] est alors mis en place et permet une bonne reprise pour tous.

 

Valérie Chemineau-Ragon, comment réagissez-vous quand une situation de maladie se présente ? 

VCR : Tout dépend si le salarié accepte de parler librement et sans difficulté de sa maladie. Nous partons du principe que le salarié doit rester maître de la communication à ce sujet.
Une discussion avec le manager et le salarié est programmée pour aborder le calendrier des soins, l’organisation du service pendant l’absence, les conditions de travail avec les aménagements éventuels, la rémunération, l’écoute et les aides de l’entreprise. Puis, au fur à mesure des traitements ou de l’absence, nous nous entretenons avec le salarié pour avoir des nouvelles et modifier selon les besoins les aménagements de poste, d’horaires.

 

Que vous a-t-il manqué ? Qu’est-ce qui aurait pu vous aider ?

VCR : Je m’aperçois que le salarié est souvent désemparé suite à l’annonce de la maladie qui n’est pas toujours réalisée avec délicatesse et tact. Il faut trouver les mots justes et veiller à un accompagnement qui ne soit pas perçu comme intrusif. 

 

Quand vous êtes confrontée à la maladie d’un collaborateur, comment gérez-vous les absences de cet.te employé.e en cas de traitement et.ou de rendez-vous médicaux ?

VCR : Pour une salariée, nous avons adapté son temps de travail en fonction de ses rendez-vous médicaux et ses chimio après l’avoir rassurée sur la pérennité de son poste. Pour un autre, nous avons mis en place du télétravail « à la carte » en fonction de son état de fatigue et de ses impératifs professionnels. À chaque fois, nous nous sommes efforcés de trouver un compromis entre les rendez-vous médicaux et les missions.

 

Pourquoi Planète Végétal a-t-elle rejoint le club d’entreprises Cancer@work ?

VCR : Tout a commencé lors d’un échange avec mon dirigeant qui a souhaité mon investissement après avoir rencontré Anne-Sophie Tuszynski dans un programme d’accompagnement de projets d’installation. Les valeurs portées et relayées au sein de Cancer@work étaient complètement en lien et en phase avec les engagements de l’entreprise en matière de développement durable.
Les différentes discussions ont nourri notre réflexion car nous souhaitions continuer à accompagner nos salariés sur un sujet pas très simple à appréhender.

 

Pendant la crise de la COVID-19 que nous traversons actuellement, qu’est-ce qui a été le plus difficile jusqu’à présent ? Quels enseignements votre entreprise en a-t-elle tirés ?

VCR : Comme il n’y a pas eu d’interruption de l’activité, la gestion des hommes dans un contexte anxiogène a été éprouvante. La crainte d’oublier quelque chose à mettre en place dans l’entreprise pour protéger et rassurer les salariés a été très présente durant les premières semaines.
Néanmoins, cette crise a permis de connaître ou révéler les réactions des uns et des autres dans un contexte particulier et méconnu. Elle a contribué à redécouvrir les valeurs du travail d’équipe. Enfin, elle a mis en avant le fait que l’information doit être communiquée avec raison et bon sens.

 

Selon vous, quel intérêt pour les entreprises à mieux concilier cancers, maladies et travail ?

VCR : La maladie fait partie du quotidien et doit être prise en compte dans les décisions des managers.
Toute entreprise dite responsable doit réfléchir à ce qu’elle peut mettre en place pour ces salariés et rien n’est impossible même si cela n’est pas toujours simple.

 

Elsa, pouvez-vous nous donner trois conseils pour mieux concilier maladie et travail selon vous ?

E : Les conseils que je peux donner pour concilier maladie et travail sont : premièrement de se faire confiance, même s’il y a de la gêne et de la frustration. Il faut savoir se concentrer sur soi (au moment de l’annonce, du traitement et de l’après). Je pense même que cela apporte une envie plus forte de vaincre, de réussir. Puis faire confiance aux autres. Même si c’est dur de ne pas être à 100 % sur tous les plans (moins de dossiers, moins de réunions, moins de déplacements), il faut savoir lâcher prise et écouter. Avec ce recul, je m’aperçois que j’apporte autre chose (de positif bien sûr !) à mon travail que je n’avais pas avant. Enfin, être malade au travail n’est pas un défaut. La diminution physique n’entraîne pas une diminution des compétences intellectuelles !  Il faut continuer à dire ce que l’on souhaite et continuer son projet professionnel. Si on a cette envie, je pense que les autres autour de nous le ressentent. Et si le monde du travail dans lequel on est, n’entend pas et n’écoute pas, c’est que le destin montre que l’épanouissement professionnel est ailleurs.

 

Valérie Chemineau-Ragon, quels sont vos conseils pour un retour optimum au travail en tant que DRH ?

VCR : Des échanges sincères entre le salarié et la DRH sont essentiels et doivent être programmés avant le retour.
L’entreprise doit rassurer le salarié sur sa place à son retour et lui demander s’il rencontre des difficultés liés à la maladie (perte de mémoire, irritabilité, énervement etc.) Le salarié doit se sentir en confiance et ne pas hésiter à parler à la DRH.
Un retour progressif est plus facile à gérer pour le salarié et l’entreprise. Il faut arriver à lever les freins de certains professionnels de santé qui n’entendent pas toujours le besoin du salarié de reprendre une activité, de retrouver les collègues et une ambiance. Enfin, un accompagnement après le retour dans l’entreprise paraît également essentiel car le salarié peut avoir le sentiment de vide.

 

Souhaitez-vous ajouter quelque chose ? 

VCR : Bravo à Cancer@work et à ses initiatives pour faire bouger les lignes.