RENCONTRE AVEC YANNICK

Yannick est directeur Marketing dans le secteur de la téléphonie. Il affronte depuis deux ans un lymphome folliculaire B à grandes cellules. Le confinement, il connaît. Actuellement en arrêt de travail et en traitement pour une rechute, il nous invite à prendre conscience de l’impact de la maladie sur le retour au travail. Selon lui, accompagner les entreprises pour les aider à mieux préparer la prise en charge des personnes malades est essentiel.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? 

Bonjour, je suis Yannick, 51 ans, marié, père de deux enfants de 16 et 20 ans, j’affronte, depuis deux ans, un lymphome folliculaire B à grandes cellules.

Quel est votre métier et depuis quand l’exercez-vous ? 

Je suis directeur Marketing au sein du Technocentre d’un opérateur de téléphonie.  Mon métier consiste à trouver ou à développer une idée et à la transformer en un produit ou service utile, commercialisable. Cela fait plus de vingt ans que je suis marketeur. J’aime ce métier qui part de la connaissance des gens, de leurs besoins. Il peut être noble. C’est un métier riche et passionnant. 

Quel impact a votre maladie sur votre vie professionnelle ? 

L’impact de ma maladie me parait colossal. Elle a bousculé la manière même dont j’abordais le monde du travail et mon interaction avec les personnes avec qui je collaborais. Un jour, tout va bien, vous gérez vos projets et soudainement un grain de sable grippe la machine. La vie s’observe alors à travers un prisme différent. Un besoin d’utilité et d’urgence se révèle à vous. L’annonce de mon 1er cancer m’a permis de relativiser, de prendre du recul avec ma vie professionnelle, mais également a généré une incapacité à tolérer la perte de temps, d’énergie ou la gestion des égos. Bref, la maladie m’a recentré sur la nécessité d’allier choix pros et persos et a développé un besoin de transmettre et soutenir mon expérience autour de cette maladie. J’ai eu à ce moment précis un besoin de m’inscrire dans une dynamique de groupe. Partager mon expérience au sein de mon entreprise et de tenter de faire comprendre qu’après avoir été patient et guerrier, on revient dans le monde du travail chargé d’autres qualités, d’autres compétences et sans aucun doute d’autres aspirations. Le vrai challenge, faire comprendre que je ne revenais pas d’une grippe, que je n’allais pas forcément reprendre tout, là où j’avais laissé mes dossiers.
Soyons honnêtes. Y’a du boulot. J’avoue, c’est un sacerdoce. Le travail d’association comme Cancer@work est merveilleux, mais il doit s’inscrire sur le long terme. Osons l’avouer, avec le cancer, comme avec le green, le washing est parfois un risque. Les bonnes intentions doivent être répétées pour être adoptées.
Alors à l’annonce de ma rechute, il est devenu clair que mon temps est précieux. L’urgence est le combat à mener. 

Comment s’est passée l’annonce de votre maladie ? 

Je n’ai pas vraiment eu le temps de travailler l’annonce de ma rechute. À l’issue de mon rendez-vous avec mon oncologue, il m’a fallu informer les équipes avec qui je travaillais qu’elles allaient devoir à nouveau se passer de moi. Yannick 0 – Lymphome 2. Je n’allais pas retourner bosser. Comme j’ai toujours été transparent sur cette maladie, la majorité des personnes avec qui je collaborais n’ont pas été surprises. Elles ont pris le relais.
La sollicitude et les relations restant interdépendantes des gens et de leurs aptitudes à créer du lien, le monde professionnel est le reflet de celui dans lequel nous vivons. Il est peuplé de gens bien mais aussi d’abrutis. Comme je le disais, je suis las des combats d’ego, des postures hiérarchiques. La gestion de la rechute fut, à de rares exceptions près, une mise en place administrative. Mécanique. L’empathie n’est pas une qualité d’entreprise. C’est un fait. Ce n’est pas grave, l’épreuve est ailleurs.

Vous êtes actuellement en traitement, comment cela se passe ? 

Je suis suivi de nouveau à l’Institut Curie de Saint-Cloud. J’y ai débuté un nouveau traitement. Plus lourd. Plus rude. Une seule ambition éradiquer la bête. Quoi qu’il m’en coûte. Ma confiance dans cette équipe est absolue. Je ferai ce qu’il faut pour. J’ai retroussé les manches et j’ai à nouveau engagé le combat. Car pour moi, cela en est un.
Actuellement, en tant qu’immunodéprimé, je me dois d’être hyper protégé. Là où ma famille faisait attention, mon épouse est devenue une tueuse microbienne. Elle prend soin de moi, désinfecte, écarte, protège.  Elle est ma barrière immunitaire.
Je rage lorsque je vois autour de moi, des gens sortir avec insouciance et plus encore le visage non bardé d’un masque (le truc impossible à se faire délivrer même sur ordonnance). Encore une fois, la prise en compte de la maladie ne frappe les gens que lorsqu’ils sont touchés. Preuve qu’il y a encore matière à faire évoluer les mentalités.
Quant à mes journées, elles tournent autour de mon corps et de mon moral. Elles sont rythmées par le passage du personnel soignant. Une valse à plusieurs temps. Chimios, analyses, fatigue, capter l’énergie nécessaire pour recommencer, se relever et lutter à nouveau.

Comment envisagez-vous la suite ? 

Avant la rechute, il m’avait fallu des mois pour retrouver la capacité à bâtir des projets. Ce fut compliqué professionnellement dans un monde où il vous faut bâtir des scénarios et des budgets sur un an a minima. Côté perso, j’avais réussi à me projeter sur le trimestre. Une gageure. Depuis le début de l’acte 2, l’avenir se résume à mettre tout en œuvre pour que la journée de demain soit meilleure que celle d’aujourd’hui. Néanmoins, la suite est primordiale. Elle sera différente. Une nouvelle aventure.

Qu’est-ce qui vous aide aujourd’hui au quotidien pour faire face à la maladie ? 

Avant tout, mon épouse et mes enfants. Ils sont autant mon moteur que mon objectif. C’est grâce à eux et pour eux. On appelle cela de l’amour. En dehors d’eux, le facteur essentiel est l’Humain. À l’issue de l’acte 1, la maladie avait fait le tri. Ceux qui étaient restés continuent de m’apporter une force indéfectible.  Et il y a les nouveaux, dont une guerrière au soutien indéfectible. Elle aussi a affronté cette bestiole sous la forme d’un carcinome canalaire infiltrant de grade Mutation BRCA. Pas le même cancer, mais le même combat et au bout, la reprise du travail. Je suis fier de mes amis. Ils sont précieux, aimants, attentifs. Ils sont bouleversants.  Après ce qui m’entraine, m’aide, est sans doute ma faculté à avoir envie, à être pressé. Puis, il y a une certitude. La dévotion de mes soignants à leurs métiers. Les voir s’investir avec autant d’abnégation est magique. Enfin, il y a une aide et pas la moindre. Mon chien. Jazzythedog. Mon cavalier qui me porte, me réconforte, me tient compagnie. Il m’a sauvé une fois. Il remet le couvert avec amour, sans compter.

À votre avis, quelles qualités ou compétences avez-vous développées en étant directement confronté à la maladie ? 

Je m’en doutais mais les patients ayant affronté ce type de pathologie ont tous développé des qualités et des compétences. Le travail de Cancer@work et de Wecare@work est essentiel. Les employeurs doivent comprendre cela. Chaque personne revenant dans le monde du travail apporte une richesse et une force. Personnellement, et cela va faire très « Curriculum vitae », cela se résume à quelques mots. Empathie, humanité, combativité, rapidité, besoin de légèreté. Derrière chacun de ces mots, se porte le poids de la réalité. Je suis plus efficace. Je ne peux perdre mon temps, donc je synthétise. Ce que je fais et avec qui je le fais, doit avoir du sens. Je n’ai plus le loisir de transiger mais je m’octroie le droit de prendre du plaisir en travaillant et de revendiquer mon statut de guerrier. 

Pouvez-vous me dire quelques mots sur Nigrafolia, votre blog de lecture ? 

NigraFolia est un blog littéraire né il y a quelques années d’une envie de partager mes lectures, de mettre en avant les romans et les auteurs que j’aime. Certes, il tourne au ralenti par manque de force et de concentration, mais il est toujours là. NigraFolia est dédié au roman noir. Jadis un sous-genre qui regroupe polar, thriller, SF, c’est aujourd’hui un genre noble où je trouve des sources de réflexions sur notre société. Le roman noir est un passage ouvert sur l’imaginaire mais il fend le quotidien et nous balance des idées, des concepts. Il se pose sur les travers de nos sociétés. La Noire est ancrée dans le réel. Elle nous amène à réfléchir sur notre avenir en tant qu’homme, citoyen, société. NigraFolia sert à cela. Partager. Mes émotions et mes envies, rarement mes coups de gueule. Pour une bonne raison, les auteur.e.s du noir sont « cools ». Et j’avoue humblement être ravi d’en compter certains parmi mes amis. Car ce blog m’a offert de nouveaux amis. Alors franchement, pourquoi se priver.

En cette période un peu particulière de confinement, comment cela se passe pour vous ?  

Le confinement a débuté pour moi plus tôt que pour la moyenne des gens. Il va s’étendre jusqu’à cet été, autogreffe oblige. Le temps s’allonge et sa gestion est parfois difficile. Tout est dans le moral. Il faut savoir passer par-dessus le doute ou le blues, patienter. Ce qui m’est le plus pénible est le non-respect des règles de sécurité, la mise en danger d’autrui intentionnelle ou stupide. Cela me scandalise. 

La vie est fragile. Lorsque l’on se bat pour elle, elle offre toute sa saveur. Et le temps, confiné ou non, offre la possibilité d’envisager l’avenir sous un angle différent. La vie est belle. Ne jamais renoncer !

Merci Yannick !