RENCONTRE AVEC ALEXIA

Après avoir travaillé dans la recherche pour la lutte contre le cancer, Alexia Cassar décide de créer The Peony Company et ouvre son salon de tatouage The Tétons Tattoo Shop en 2017. C’est le premier salon de tatouage 100 % dédié à la reconstruction de l’estime de soi après un cancer du sein. Le confinement dû au COVID-19 a des conséquences sur son entreprise et elle s’interroge sur la possible pérennisation de son activité. 

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? 

Je m’appelle Alexia Cassar, je suis biologiste de formation et ai travaillé pendant 15 ans au développement de nouvelles molécules contre le cancer, à l’hôpital dans des services d’oncologie ou bien dans l’industrie pharmaceutique. Quand ma plus jeune fille âgée de 10 mois a été touchée par une leucémie, le besoin de me sentir plus utile dans la lutte contre les dommages du cancer est né. J’avais la sensation de travailler de manière anonyme et de ne pas sentir la différence qu’on peut apporter de manière personnalisée aux personnes atteintes de cancer. Quand elle a été en rémission, j’ai donc entamé un long parcours de formation à l’issue duquel j’ai créé The Tétons Tattoo Shop, le premier salon de tatouage 100 % dédié à la reconstruction de l’estime de soi après un cancer du sein.

Quel est votre lien avec la maladie ? 

J’ai un rapport assez ténu avec le cancer, puisque je l’ai étudié comme chercheuse pendant des années, pour trouver des moyens de lutter contre lui. J’ai ensuite enfilé le costume d’aidant, en tant que maman, et en ai compris les conséquences dans la vie quotidienne, professionnelle et familiale… c’est ce qui m’a permis de pouvoir ensuite, de manière immersive et authentique, penser à une entreprise entièrement dédiée aux patients atteints de cancer. C’est la raison d’être de The Peony Company, mon entreprise, qui a trois activités centrées sur les patients : le tatouage après mastectomie qui est son activité principale, la rédaction médicale et le consulting en oncologie et une dernière activité, de porte-parole d’associations de patients atteints de cancer. Je suis notamment marraine et conseillère scientifique de l’association Les Hôtesses de l’Air contre le cancer, qui fait de la prévention et de l’information sur les risques de cancers liés aux métiers de l’aérien et de l’info/prévention grand public.

Comment avez-vous eu l’idée de créer The Tétons Tattoo Shop ?

La découverte en 2015 du travail du tatoueur de Baltimore Vinnie Myers, spécialisé dans le tatouage après mastectomie de tétons réalistes en 3D a été une révélation. Le cancer du sein est bien souvent considéré comme un cancer « commun » duquel on guérit la plupart du temps ; or il a des conséquences parfois lourdes sur le plan social, conjugal et émotionnel qui vont au-delà du « tout rose » que l’on voit parfois. J’ai alors abandonné ma carrière scientifique, et démarré pendant près de 2 ans l’apprentissage long et patient de ce nouveau métier (ce qui m’a poussée à aller aux États-Unis par deux fois pour apprendre ces techniques). Des bases artistiques déjà très présentes, une passion pour le tatouage et un parcours scientifique dans le milieu du cancer m’ont permis de mettre en place ce projet qui a trouvé le soutien du milieu médical et du monde du tatouage pour le bien des personnes touchées par le cancer.

Le tatouage 3D de reconstruction est une technique de tatouage artistique et non médical, qui vise à utiliser les techniques et matériel de tatouage traditionnel pour recréer, grâce au trompe-l’œil, des aréoles et mamelons réalistes, dont la texture, le relief et la couleur sont au plus proche du sein restant (naturels et adaptés à la morphologie s’il n’y plus de sein). Il est important de comprendre qu’elle met en œuvre des compétences et des connaissances très particulières qui ne peuvent pas s’improviser avec une population fragile et fragilisée par les traitements reçus. Cette technique, si et seulement si elle est réalisée par un professionnel formé et expérimenté, est parfaitement adaptée à la peau endommagée des personnes ayant eu un cancer du sein, et permet un résultat définitif, personnalisé et réaliste qui permet réellement de tourner la page et de retrouver estime de soi.

Cette technique dérive du tatouage traditionnel mais n’est pas souvent pratiquée par les tatoueurs traditionnels qui ont bien compris que cela demandait des compétences particulières qu’ils ne maîtrisent pas forcément, et diffère aussi du maquillage permanent qui propose un geste temporaire et souvent peu esthétique en lieu et place de ce que méritent les ex-malades : un geste esthétique, personnalisé et définitif. Elle se distingue aussi du tatouage médical qui lui aussi est temporaire et souvent esthétiquement décevant du fait de son côté plaqué et standardisé, enseigné en quelques heures seulement au lieu de plusieurs années pour le tatouage traditionnel.

Qu’est-ce qui vous a aidé à construire votre entreprise ? 

Forte de la certitude que je devais mettre à profit des compétences professionnelles et humaines liées à mon expérience personnelle de la maladie, et d’une nécessité de me rapprocher de ma famille pour prendre soin de ma petite dernière, en situation de handicap, il a fallu repenser mon organisation et j’ai fait le choix de devenir créatrice d’entreprise. J’ai été parler de ce projet à des chirurgiens plasticiens experts qui y ont trouvé un intérêt pour leurs patientes, cette nouvelle technique étant prometteuse et complémentaire de leur travail de reconstruction, et ils m’ont soutenue et aidée à la mettre en place. J’ai eu aussi la chance de trouver un maître tatoueur qui a accepté de me prendre comme apprentie dans son salon pour m’apprendre ce métier pendant plus d’un an. Accompagnée par une couveuse d’entreprise, j’ai mis en place les jalons de The Peony Company et ai pu, grâce à un financement participatif, lever 33 000 euros de fonds pour financer la moitié de la somme nécessaire à la construction et ouverture de The Tétons Tattoo Shop en septembre 2017 à Marly-la-Ville (95). Un deuxième salon a vu le jour à Nice (06) en mars 2019 et j’y reçois mes clientes du Sud pendant les vacances scolaires. Ce projet a été soutenu autant par le monde médical qui y a vu une option innovante et réaliste pour ses patientes, que par le milieu du tatouage professionnel qui y a vu une expression nouvelle de l’apport du « dixième art » dans la vie et dans la société, mais aussi plus récemment, d’une douzaine de mutuelles au total et de certaines caisses de sécurité sociale qui soutiennent mon action en finançant mes tatouages du mamelon aux patientes dans le besoin.

Aujourd’hui, avec le contexte du COVID-19 quelles difficultés rencontrez-vous en tant qu’indépendante ?  Et comment cela impacte-t-il vos client.e.s ?

Depuis le 14 mars dernier, j’ai dû annuler tous les rendez-vous pris par mes clientes et ce, a minima, jusqu’au 15 avril. Il est certain que cela se poursuivra sur mai… Cela occasionne une perte sèche et immédiate pour mon entreprise, qui se voit complètement exsangue depuis les grèves de fin 2019 et avec une trésorerie très limitée ! Cela a beaucoup inquiété mes clientes qui se demandent dans combien de temps elles pourront bénéficier de ce geste et si même je serai toujours en mesure de répondre à leurs demandes… En tant qu’indépendante, je ne peux bénéficier de mesures de chômage technique, et ne suis pas en mesure de contracter des emprunts sans garantie de pouvoir les rembourser si mon activité doit être suspendue pour faute de clientèle… Cela est très difficile moralement et personnellement car je ne serai pas en mesure de me verser de salaire pendant toute la période d’inactivité. Voir une hypothétique fin à cette belle aventure est très inquiétant car il n’y aura pas de continuité de mon activité, cette technique n’étant pas enseignée en Europe il n’y a aujourd’hui pas de structure équivalente même si une offre de services de « tatouages 3D » s’est largement développée en absence de règlementation et de bonnes pratiques, ce qui était mon combat avant la pandémie.

De quelles aides pouvez-vous bénéficier actuellement ?

J’ai fait une demande d’aide pour les petites entreprises [NDLR. Cette aide défiscalisée provient du fonds de solidarité créé dans le cadre de la pandémie de COVID-19 et financé par l’État et les régions à destination des TPE, indépendants et micro-entrepreneurs : une aide pouvant aller jusqu’à 1 500 €.], j’attends de voir si elle me sera accordée. Je vais aussi me renseigner sur les aides de ma région mais je ne souhaite pas m’engager dans un prêt bancaire car j’ai déjà beaucoup trop investi de manière personnelle et ne veux pas me mettre en difficulté de remboursement !

De quoi auriez-vous besoin ? 

À ce jour, j’aimerais pouvoir continuer à communiquer autour de mon activité et de son engagement de qualité pour continuer à recevoir des demandes de rendez-vous et assurer la reprise de mon activité avant l’été si possible, mais pour le moment, comme tout le monde, nous sommes dans l’expectative complète et personne ne sait où nous allons et quand cette période se terminera. Des aides financières seraient bienvenues, pour assurer une continuité de trésorerie et des charges mais elles sont très hypothétiques… Peut-être devrais-je relancer un financement participatif ! J’espère voir se mobiliser des grandes structures associatives à mes côtés quand il sera temps de rebondir… Je sais que j’ai une petite communauté de patientes actives qui seront à mes côtés et ça m’aide à garder courage !

Comment vivez-vous la situation ?

Je suis à la fois résignée et consciente que nous devons attendre des signaux positifs avant de reprendre nos vies « comme avant ». Je suis inquiète de ne pas pouvoir maintenir à flots mon projet qui a concentré 5 ans d’efforts et beaucoup de sacrifices financiers, familiaux et professionnels… Je me sens triste de devoir peut-être cesser d’apporter cette aide à des personnes qui comptent sur moi pour se reconstruire. Je les sens inquiètes et concernées et le suis aussi… Je suis aussi très en colère contre certains de nos concitoyens qui ne respectent pas les mesures de confinement et mettent en danger la vie d’autrui mais aussi la poursuite de nos activités, puisque ces mesures seront amenées à se prolonger si les contaminations continuent. Je suis par-dessus tout très reconnaissante envers tous les professionnels, de santé ou de la civile, qui maintiennent en ordre de marche notre pays pendant que nous restons spectateurs de cette étrange période en suspens…

Comment envisagez-vous la suite ?

Je cherche à reprendre une activité freelance dans mon ancien champ de compétences professionnelles, la rédaction médicale ou la communication patients en oncologie. Cela me permettrait de « tenir » quelques mois et de reporter les rendez-vous de mes clientes pour reprendre mon activité à l’automne. Je ne pense pas qu’il me sera possible de reprendre avant, l’été étant une période creuse où l’on tatoue peu, soleil et baignades n’étant pas propices à une bonne cicatrisation. Je pense à tous mes confrères artistes tatoueurs et tatoueuses dans le même cas, nous n’avons pour beaucoup d’entre nous que des statuts précaires, et rarement une protection sociale. Je mets en sommeil mes projets de faire évoluer cette pratique et de transmettre mon savoir car pour le moment ce métier est trop « fragile » pour être pérenne… Si j’arrive à m’en sortir, je pense que je redoublerai d’efforts pour professionnaliser cette activité et lui trouver des moyens de reconnaissance et de prise en charge car les hommes et femmes touchés par le cancer ont besoin de se retrouver pour avancer ! J’ai tatoué à ce jour 600 femmes et 8 hommes, et ils m’ont tous et toutes confié à quel point ce geste avait changé leur vie. Alors il faut pour eux et les suivants garder espoir et trouver ensemble comment passer ce cap avec le moins de « casse » possible !

Avez-vous des trucs ou astuces pour améliorer votre quotidien dans cette situation ? 

Je passe beaucoup de temps avec mes enfants et c’est quelque chose de rare et dont il faut profiter. Ce temps est en partie mobilisé pour l’école à la maison (!) alors nous essayons de garder du temps de qualité pour dessiner, peindre, cuisiner, jouer… ou ne rien faire ! Nous avons la chance d’être tous en bonne santé et nous ne sortons pas à l’extérieur car nous avons un jardin. On fait peu d’activité physique et c’est notre objectif pour se maintenir un peu plus en forme et éviter les dommages collatéraux de l’inactivité !

Une question supplémentaire à laquelle vous auriez aimé répondre ?

Je souhaite apporter un éclairage sur l’apport de ce geste dans la vie des patients, et de ce que cela change pour elles.eux au quotidien. C’est une vraie opportunité de pouvoir « tourner la page » et reprendre pied dans sa vie personnelle, conjugale, familiale, sociale et même professionnelle après le cancer.

En tant que biologiste, j’ai toujours été très impressionnée par la capacité du cancer à avoir en lui les mécanismes biologiques de défense, de croissance, de résistance, d’invasion et d’adaptation à son environnement, ce sont des phénomènes passionnants sur le plan de la recherche mais qui du coup échappent à notre conception de la maladie quand elle nous touche de plus près. Après avoir accompagné des patients atteints de cancer à l’hôpital, j’ai ainsi pu personnellement comprendre les conséquences familiales, conjugales, professionnelles, sociales, financières et même sociétales de la maladie en étant aidant. Et cela a changé ma vision des choses, en bien. Le cancer n’est pas une fin en soi, c’est aussi un événement qui nous permet de trouver de nouvelles ressources en nous pour continuer à avancer. 

C’est ce que je veux transmettre aux personnes qui viennent me voir pour se reconstruire, physiquement avec le tatouage et moralement aussi, avec l’écoute et l’empathie. Et je défends âprement aujourd’hui pour les ex-malades ce droit à se reconstruire dans la dignité et la compétence face au tsunami de « vocations » que la médiatisation de mon projet a créé, tant aujourd’hui on voit fleurir partout des offres de « tatouage de tétons » proposés par des personnes n’ayant pas conscience de cette fragilité et de la technicité requise par ce geste qui n’a rien d’intuitif et doit être patiemment appris avant d’être mis en œuvre en autodidacte…

Le retour à l’estime de soi à travers une certaine image de la féminité est essentiel après ce genre d’épreuve. Au-delà d’une simple « cerise sur le gâteau », c’est un véritable point final à la maladie que viennent chercher les personnes qui poussent la porte de The Tétons Tattoo Shop. Elles viennent chercher une écoute, une empathie, un accueil unique, non médical et hors du monde du tatouage professionnel ou de l’esthétique. Mon parcours scientifique et mon expérience personnelle du cancer les rassurent aussi, tout comme l’aval de leurs chirurgiens qui leur recommandent souvent de venir finaliser leur travail de reconstruction auprès de moi. C’est un cercle vertueux de partage de compétences et d’accompagnement. Tout le monde y trouve satisfaction, car la finalité est le réalisme et l’esthétique du geste, dans le respect du travail du chirurgien et de l’histoire de la personne, pour une réappropriation du sein reconstruit qui permet son acceptation et de passer à autre chose… Je reçois des témoignages très touchants tous les jours. Elles me font part de ce que leur tatouage a permis de changer dans leurs vies… Elles parlent de « renaissance » et de « nouvelle page qui se tourne », et sont heureuses de me donner des nouvelles de temps en temps… Elles continuent à suivre et commenter mes publications sur mes pages, elles me donnent des nouvelles de temps en temps, je suis fière de les avoir rendues à la vie et les voir épanouies me satisfait au plus haut point. Nos vies sont liées pour toujours, et les voir retomber amoureuses, retrouver du travail, changer de coiffure et de look, après seulement une séance de trois heures, c’est merveilleux !

Souhaitez-vous ajouter quelque chose ? 

Merci à vous de m’avoir donné cette opportunité de partager mon engagement et ma passion pour ce métier de tatoueuse de tétons et bravo pour votre action unique et si utile pour le quotidien des personnes touchées par la maladie !

Merci Alexia !

 

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N’hésitez pas à lui manifester votre soutien
En espérant que The Tétons Tattoo Shop puisse perdurer.