RENCONTRE AVEC LAURIANNE

Laurianne Vannier travaille en tant que responsable Ressources humaines (RRH) au sein du groupe BPCE. Elle accompagne des salarié.e.s malades au travail, dans le cadre de ses fonctions. Au moment où elle envisage de changer de poste, elle est touchée à son tour par la maladie. Comment appréhender la maladie de ses collaborateurs en tant que RRH ? Comment gérer sa propre maladie ?…
Après ses traitements elle envisage une reprise du travail à temps partiel thérapeutique. En raison de l’urgence sanitaire, cela est repoussé pour quelques mois.

QUI ÊTES-VOUS ?


Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

J’ai 38 ans, je suis responsable Ressources humaines (RRH) à la Banque Populaire Val de France (banque régionale et coopérative) qui compte 2 000 collaborateurs.

Avez-vous déjà été confrontée à la maladie chronique ou au cancer parmi les employé.e.s dans votre entreprise en tant que responsable RH et manager ?

Oui, en tant que RRH j’ai en charge un portefeuille d’environ 350 collaborateurs, j’ai malheureusement été confrontée à la maladie régulièrement (cancer ou maladie chronique) dans le cadre de mes fonctions.
Je suis moi-même en arrêt maladie depuis un an pour un cancer du sein.

Vos employé.e.s malades vous ont-ils parlé de leur maladie ? Si oui de quelle façon ? À quel moment ?

En tant que RRH, les collaborateurs que je gère me l’ont généralement dit directement et ce, dès le début de leur maladie. Il arrive qu’ils me le disent en premier, avant même leur hiérarchie, afin d’être rassuré.e, conseillé.e ou informé.e sur les accompagnements de notre entreprise dans ce cadre. Cette relation de confiance, pour laquelle je m’engage à la discrétion si telle est la volonté du collaborateur, libère plus facilement la parole, sans craindre un jugement ou des conséquences défavorables.

Quel est en moyenne le temps des arrêts de travail pour maladie en de pareilles circonstances ?

Les collaborateurs touchés par le cancer sont généralement arrêtés 10 à 12 mois voire plus.

Comment réagissez-vous quand une situation de maladie se présente ?

Avant tout, je rassure le collaborateur. Je lui montre le plus d’empathie possible, sans entrer dans son intimité ou sortir de mon rôle de RRH. L’objectif est que le collaborateur comprenne que nous sommes derrière lui, et qu’il se libère de l’inquiétude liée au travail (reprise de sa charge de travail, son retour…) afin de se consacrer à son traitement puis à son rétablissement.

Que mettez-vous en place ? Comment vous organisez-vous au sein de l’entreprise (avec les managers, avec les salarié.e.s) ? 

Notre entreprise est engagée depuis plusieurs années dans l’amélioration de la prise en compte de la maladie et dans une recherche constante d’une meilleure conciliation maladie et travail. Il y a avant tout de la bienveillance et nous agissons, en concertation étroite avec les managers, au cas par cas. La bienveillance est aussi réelle au sein des équipes, de la part des collègues et managers directs des collaborateurs touchés par la maladie. 

Comment maintenez-vous le contact avec un collaborateur malade ?

Le contact est maintenu via le RRH ou le manager avec le collaborateur malade. Certains se sentant plus à l’aise avec l’un ou l’autre. Mais les informations de contact sont échangées entre l’un et l’autre dans ce cas (hors éléments confidentiels).
Des points indispensables sont tout de même réalisés directement avec le RRH lorsque l’arrêt se prolonge ou que la reprise d’activité se profile. Un entretien téléphonique ou physique (en fonction du secteur géographique et de la capacité du collaborateur à se déplacer) est organisé avec le RRH.
Nous travaillons aussi sur le maintien de l’accès aux supports de communication interne de la banque aux collaborateurs absents. 

Comment l’accueillez-vous à son retour dans l’entreprise ? (réunion de préparation retour dans l’entreprise, formation/remise à niveau…)

Lorsqu’un collaborateur envisage de reprendre, nous préparons son retour d’abord avec les managers, en effet, un collaborateur peut demander à retrouver son poste à son retour (fonction et secteur géographique), dans ce cas si nous avons pu le remplacer temporairement, il reprend son poste. Si nous n’y parvenons pas, nous maintenons un contact avec le collaborateur pour envisager le plus tôt possible sa reprise et dans les meilleures conditions. Nous nous concertons ensuite en interne avec notre infirmière, le médecin du travail, notre référente Handicap pour étudier les différents aménagements de poste nécessaires. Une remise à niveau technique peut être envisagée avec le service Formation. Dans ce cas, un entretien avec un responsable Formation peut être organisé afin de déterminer les besoins de formation.
Pour un retour en agence, un passage dans une autre agence, en binôme avec un collègue est proposé pour que le collaborateur reprenne pied dans ses fonctions et s’approprie les évolutions des outils, des offres et produits, avant de prendre en charge son portefeuille.

Quels aménagements avez-vous mis en place pour les collaborateurs dont vous étiez responsable ? 

À de nombreuses reprises nous avons pu aménager le temps de travail ou permettre à un collaborateur de travailler en partie d’un autre lieu que son lieu de travail habituel (agence à proximité de son domicile par exemple), alléger un portefeuille de clients ou diminuer les objectifs d’un collaborateur commercial…

Si vous avez été confrontée à la maladie d’un collaborateur, comment avez-vous géré les absences de cet.te employé.e en cas de traitement et/ou de rendez-vous médicaux ?

Je n’ai pas eu à le gérer directement, ces absences sont bien évidemment autorisées et gérées en bonne intelligence par le manager direct qui organise le travail de l’équipe en fonction des absences pour motif médical. La solidarité des équipes au sein de notre entreprise joue un rôle primordial. Encore une fois, c’est un atout précieux dans notre entreprise.

Vos trucs ou astuces pour un retour optimum au travail en tant que RRH et manager ?

Garder le contact avec l’entreprise le plus possible pendant son arrêt (selon ses possibilités et la faisabilité), pour des moments conviviaux avant tout ! Se tenir au courant des actualités de l’entreprise, garde le lien.
Anticiper au maximum sa reprise, informer la DRH, les managers de la date envisagée du retour, des nouvelles contraintes liées à la maladie / au traitement, permettre une anticipation optimale du retour.
Demander une visite de pré-reprise à la médecine du travail pour préparer au mieux sa reprise et les éventuels aménagements de poste.

Que vous a-t-il manqué ? Qu’est-ce qui aurait pu vous aider ?

Je n’ai pas encore repris. Cependant en passant de « l’autre côté du miroir » (passer du statut de RRH à celui de collaboratrice malade), j’ai pu constater certains dysfonctionnements ou points d’amélioration à apporter (des processus à améliorer, des lourdeurs administratives, une meilleure communication notamment). Je les ai remontés à mes collègues et managers au fil de l’eau, certains sont déjà pris en compte et en cours de mise en place.

 

DES QUESTIONS COMPLÉMENTAIRES CONCERNANT VOTRE SITUATION PERSONNELLE


Comment se sont passés l’annonce de votre maladie et vos traitements ?

J’ai immédiatement parlé de ma situation à mon manager, avant même d’être certaine que j’étais atteinte d’un cancer. Il a été très compréhensif et rassurant.
Mon DRH (mon N+2) m’a appelée le jour de ma biopsie pour me témoigner son soutien. Je n’ai jamais eu peur d’en parler, car je savais être dans une entreprise bienveillante et que cela ne me porterait pas préjudice. La question ne se posait même pas !

Avez-vous maintenu le contact avec votre entreprise, votre employeur, votre équipe pendant votre maladie ou votre convalescence ? 

Oui, c’était très important pour moi. Mon travail, mes collègues c’est primordial pour moi, c’est presque ma deuxième famille !
Mes collègues m’ont dit que c’était aussi important pour eux de me voir régulièrement. Et oui, pour l’équipe, l’annonce de la maladie est aussi un choc, il y a bien sûr la charge de travail du collaborateur qui s’absente du jour au lendemain à absorber mais aussi le choc de savoir un collègue proche malade. Les managers ne doivent pas l’oublier !
Je me suis rendue en moyenne une fois par semaine sur mon lieu de travail, pour partager les moments conviviaux de la direction, déjeuner avec les uns ou les autres, passer un moment au sein du plateau, voire parfois participer à des réunions (quand cela me disait) ! Cela me demandait de l’énergie mais je repartais à chaque fois regonflée à bloc. Mes collègues ont été une de mes bouées de sauvetage dans les moments difficiles. Rester connectée au monde du travail, à notre entreprise, c’est se sentir encore collaborateur à part entière, c’est refuser ce statut de « malade longue durée », garder un pied dans notre « vie d’avant », c’est aussi permettre un retour au travail plus facile. C’est vital d’après moi, mais c’est un ressenti très personnel.

Comment a été appréhendé votre retour au travail ?  

Je n’ai pas encore repris. Je vais changer de poste à mon retour (chef de projet à la Transformation), ce changement était prévu avant que je ne sois malade. On a pu me garder mon poste, cela m’a été dit dès le début. J’ai pu rapidement écarter l’inconnue de mon retour grâce à cela.

Mes futurs managers et collègues m’ont beaucoup soutenue aussi et m’attendent avec impatience. Mon bureau m’attend déjà, ainsi que mon mug personnalisé ! Je sais qu’ils se rendront disponibles pour me permettre de monter en compétences sur mes nouvelles fonctions. 

Des aménagements spécifiques ont-ils été envisagés pour vous ?

Une reprise à mi-temps thérapeutique est envisagée. 

Quel impact a eu votre maladie sur le plan professionnel ?

La maladie m’a permis de découvrir des forces insoupçonnées en moi, de faire ressortir des compétences ou d’en renforcer d’autres (résistance, pugnacité, assurance, prise de recul…) L’expérience de vie du cancer m’a également donné envie d’en « faire quelque chose », transformer cette épreuve en quelque chose de positif. M’engager personnellement dans la démarche de Cancer@Work notamment, partager mon expérience, amener le plus d’entreprises possible à mieux concilier maladie et travail car elles ont tout à y gagner, démontrer aux personnes malades que des entreprises bienveillantes existent, que leur maladie peut leur apporter des choses aussi.

 

ENFIN, QUELQUES QUESTIONS EN LIEN AVEC L’ACTUALITÉ


Qu’est-ce que le confinement change pour votre service ? 

Même si je ne travaille pas actuellement, je sais que mon service et l’ensemble des services de la banque sont sur le pont pour gérer au mieux cette crise.

Et pour vous ? Comment le vivez-vous ? 

En ce qui me concerne, ce confinement, retarde ma reprise de travail !! Je visais une reprise à temps partiel thérapeutique début avril mais mon traitement s’étant terminé il y a peu, je dois être prudente et éviter d’attraper le COVID-19, donc pas de reprise envisageable avant plusieurs mois. C’est évidemment une déception à gérer pour moi. Ce retour au travail signifiait beaucoup, la page maladie qui se tournait, un retour à ma vie d’avant, à la « normale ».
Ce que le confinement change pour moi, c’est comme pour tous un bouleversement de notre quotidien, une privation de mes activités sportives et culturelles…
Comme chacun, je suis inquiète de l’évolution de cette crise pour la santé de mes proches et la mienne. J’aspirais à une année 2020 sereine, après une année 2019 plus qu’éprouvante, mais il faudra être encore patiente !

Avez-vous des trucs ou astuces pour améliorer votre quotidien dans cette situation ? 

Je fais en sorte de rester positive et plutôt sereine, même s’il a fallu, comme tout le monde, trouver son rythme, adapter le quotidien à ce fonctionnement inédit. L’expérience de la maladie m’aide à beaucoup relativiser cette crise, à prendre du recul et à essayer de positiver au maximum. Rien n’est grave, tant que nos proches et nous sommes en bonne santé, c’est ma philosophie maintenant.
Se retrouver à la maison en famille permet de profiter de chacun différemment. Après avoir commencé à vouloir que tout soit parfait (et à m’épuiser à essayer !), j’ai décidé de relâcher la pression. Nous adoptons un rythme plus libre tout en maintenant un temps de travail les jours de semaine. Nous en profitons pour passer du temps ensemble, ce qui peut nous manquer pris dans le rythme frénétique du quotidien.

Donc ce qui m’aide à améliorer mon quotidien, finalement, c’est le lâcher-prise. Ce confinement, assez paradoxalement, nous rapproche les uns des autres, les réseaux sociaux et autres Whatsapp n’arrêtent pas ! Nous organisons des moments de partage à distance avec les uns et les autres, on prend des nouvelles, on rigole de la situation ou on se soutient… J’ai toujours fonctionné beaucoup à l’humour et la dérision voire l’autodérision, y compris pendant la maladie, il n’y a aucune raison de changer !
Je continue aussi à prendre un temps pour moi dans la journée, m’installer au soleil avec mon livre et ma musique, faire un peu de sport à la maison, bref ne pas s’oublier  !

 

POUR CONCLURE


3 conseils que vous souhaiteriez transmettre aux entreprises pour mieux concilier cancer et travail ?

1) Maintenez le lien avec vos collaborateurs malades, facilitez-leur le vécu de la maladie au travail, accompagnez-les, leur retour n’en sera que plus facilité et optimal.

2) Formez vos managers, sensibilisez-les sur l’importance de l’intégration de ces collaborateurs. Ne vous privez pas des compétences de ces collaborateurs, celles que vous connaissiez avant leur maladie et toutes celles qu’ils auront développées pendant !

3) Nous serons tous touché.e.s un jour ou l’autre par la maladie, en tant que malade ou proche aidant, mais un collaborateur malade ou proche aidant reste un collaborateur, souvent passionné.e par son travail, aussi motivé.e voire plus motivé.e qu’avant. Ne passez pas à côté ! 

Souhaitez-vous ajouter quelque chose ? 

Il faut changer le regard dans l’entreprise sur la maladie (dirigeants, managers, collègues), tout n’est pas rose dans la maladie, mais tout n’est pas noir. Il faut l’intégrer comme un évènement de vie du collaborateur, comme la parentalité notamment. Il faut aussi libérer les collaborateurs touchés, qu’ils n’aient plus peur d’en parler, d’avoir à se justifier, s’excuser… Il y a encore du chemin à faire pour cela mais c’est possible.

Merci Laurianne !

 


Crédit photo : Frédéric Gras