Patricia Martin

RENCONTRE AVEC PATRICIA

Qui es-tu ? 

Patricia 58 ans, je vis à 45 kms de Bordeaux, en vie maritale depuis 22 ans.

Quelle est ta formation ?

Psychologue clinicienne.

Quel métier exerces- tu ?

Je suis cadre de la fonction publique, spécialiste de l’orientation et de l’insertion professionnelle des étudiants, ancienne directrice de service à Grenoble puis à Bordeaux avant le cancer.

Pourquoi as-tu choisi ce domaine ?

Des opportunités professionnelles liées à l’époque ou je suis arrivée sur le marché de l’emploi (1985), ensuite la découverte d’activités nouvelles et la diversité des activités m’ont conduit à  rester dans l’insertion auprès de publics en grande difficulté, puis au sein d’une université où je suis finalement restée.

Quand tu as appris que tu avais un cancer, quelle était ta situation professionnelle ?

En 2012, je suis salariée (fonctionnaire), responsable d’un service et chargée de projet dans le cadre de la fusion de 3 universités, fonction très stressante et exposée (conflits entre de nombreuses personnes…). Par ailleurs, j’ai environ 3 h de trajet en voiture par jour pour aller travailler.

As-tu choisi d’en parler à ton entourage professionnel ?

Oui, j’ai joué la transparence totale et j’ai informé tout de suite mes collaboratrices les plus proches, ma N+1 et les membres de la commission que je co-animais.

J’ai travaillé encore 15  jours avant de décider de m’arrêter et de garder mon énergie pour m’occuper de moi, de toute façon j’allais être arrêtée pour l’opération.

Comment les gens ont-ils réagi ?

Mes collègues proches ont très bien réagi (cela faisait déjà 4 mois que j’étais présente en pointillé à cause de plusieurs hospitalisations sans savoir que c’était un cancer) et nous avons tenté d’organiser le travail pour que tout fonctionne durant mon arrêt.

Je suis allée voir un des responsables du service des ressources humaines pour annoncer que j’allais m’arrêter de travailler, celui-ci m’a « pris par la main » et m’a emmené dans le bureau du directeur général des services qui m’a reçu dans l’instant. Il était en réunion avec l’un des vice président et ils m’ont réellement pris dans leur bras (ce n’était pas des amis pourtant) et m’ont souhaité bonne chance. Ce moment a été très fort pour moi, très humain, très porteur.

D’autres personnes ont été plus rudes, me racontant leur expérience avec un père ou des amis en déniant la gravité de ce que j’avais car selon eux on se remet très bien d’un cancer du colon.

As-tu continué à travailler pendant les traitements ?

Non j’ai arrêté de travailler pendant 8 mois.

C’est le stress en lien avec le chantier de fusion et les trajets beaucoup trop longs qui m’ont amenés à décider de m’arrêter après l’opération puis pour les 6 mois de chimio.

Je suis restée 8 mois en dehors de l’activité professionnelle. J’avais besoin de toutes mes forces pour supporter la situation.

As-tu rencontré des difficultés particulières ?

Oui c’est au retour que cela a été difficile, j’ai repris 1 mois après l’arrêt de la chimio. J’étais très fatiguée et totalement démotivée dans un contexte professionnel modifié car la fusion avait eu lieu.

Qu’est-ce qui et/ou qui t’a aidé ?   

Le médecin du travail m’a mis en garde sur le fait qu’il ne fallait pas que je compte sur de l’aide et m’a incité à faire une demande de RQTH.

J’ai mis 3 mois à me décider et j’ai fait la demande qui a été accordée. Du coup, j’ai une « arme » pour que l’on fiche la paix « au cas où ».

J’ai franchement eu l’impression d’avoir à me débrouiller toute seule pour faire comprendre que je n’étais pas en forme, que j’avais moins d’énergie, que j’étais fatigable.

Qu’est-ce qui et/ou qui aurait pu t’aider ?

De faire du télétravail au moins 1 jour par semaine, qui m’a été refusée par la N+1 quand je n’avais pas encore la RQTH et que j’en avais vraiment besoin.

Quel a été l’impact du cancer dans ta vie professionnelle ?

Perte de mon poste, puis de sens, retour dans un environnement modifié et avec une nouvelle hiérarchie.

La très désagréable impression d’avoir pris 20 ans et d’aller à 2 à l’heure m’ont fait perdre de la confiance en moi lors de mon retour (retrouvée depuis).

J’ai eu surtout besoin de retrouver mes valeurs de base, de retrouver mes moteurs et cela m’a conduit à arrêter toute fonction de management pour me recentrer sur ce qui me nourrit.

As-tu changé de métier / parcours ? Ou développé un nouveau projet ?

Changement de parcours : Oui ! En 2013 après la chimio et la reprise, je n’étais pas en forme du tout, en limite de dépression, j’avais l’impression de ne plus être capable d’apprendre quoi que ce soit (j’avais des neuropathies et beaucoup de soucis de mémorisation).

J’ai commencé une formation de sophrologue que j’ai validé en 2015. Cela faisait 30 ans que cela m’intéressait, que j’en avais envie, c’était le moment de réaliser ce rêve.

Actuellement, j’ai créé une micro entreprise pour faire de la sophrologie en plus de mon poste à l’université. Je continue depuis 2016 à me former comme psychothérapeute en thérapies comportementales et cognitives, j’ai pleins de projets…  Je revis!!!!

A ton avis, quelles qualités et compétences as-tu gagné en étant confronté à cette maladie ?

Une autre perception du temps et la capacité d’être dans la pleine conscience du moment. Beaucoup plus de recul sur la vie. Pour finir grâce à mes formations, un accroissement de mes capacités d’empathie, des compétences de sophrologue et des techniques de thérapie.

Au final ce cancer a été une rupture et une chance (également parce qu’il n’y a pas de récidive).

Comment as-tu connu AlloAlex, as-tu déjà testé les services?

Par vous même à la suite d’une de mes réactions sur un site sur le cancer, et bravo pour cette super initiative.

As-tu quelque chose à rajouter ou des infos essentielles que tu aimerais partager ?

Professionnellement : ne pas avoir honte, ni peur du regard des autres, en parler, dire la réalité de son vécu simplement sans catastrophisme. Faire comprendre que si on est fatigué, on n’est pas « tire au flan » pour autant et qu’il peut être nécessaire d’aller un peu plus doucement parfois est important même si ce n’est pas toujours cru.

Parallèlement, il est important de reconnaître ses besoins et d’économiser ses forces  car « qui veut aller loin ménage sa monture », à chacun de jauger ce qui est bon pour lui.

Il est néanmoins nécessaire de se préparer à ne pas avoir beaucoup d’aide.

En général : Se rapprocher d’amis ou de gens qui ont vécu ou qui vivent la même chose, éviter l’isolement.

Continuer à pratiquer de l’activité physique (à minima marcher tous les jours).

En profiter pour réaliser ses rêves (même de tous petits rêves) et savourer au jour le jour tous les petits plaisirs et les petits bonheurs pour qu’ils prennent beaucoup de place dans sa tête et dans son coeur.

Continuer à rire le plus souvent possible, voir ses amis et aller se coucher sans honte si besoin (les gens acceptent très bien).