Interview Laurence

Rencontre avec Laurence

Aujourd’hui, nous avons le plaisir de rencontrer, Laurence, 32 ans qui vit à Bruxelles. Laurence a vécu la maladie, et nous parle ici de son « expérience cancer et travail ».

Quelle est ta situation personnelle ?

Je suis en cohabitation légale avec mon amoureux depuis quelque temps, qui m’a demandée en mariage 3 jours avant la découverte de mon cancer de la thyroïde, m’a accompagnée au cours des hauts et des bas de la maladie… On se marie dans moins de deux mois !

Quelle est ta formation ?

Je suis Ingénieure des Eaux et Forêts, et Eco-Conseillère

Quel métier exerces- tu ou aimerais-tu exercer ?

Je travaille depuis 2 ans comme consultante en Environnement. J’accompagne des organisations à mettre en place des démarches pour diminuer leur empreinte environnementale.

Pourquoi as-tu choisi ce domaine ?

J’adore la Nature depuis toute petite. Me promener en forêt, respirer l’air pur, observer les animaux, reconnaître les essences… Il y a une sagesse et une force dans la Nature qui me fascine depuis toujours.

Quand tu as appris que tu avais un cancer, quelle était ta situation professionnelle ? 

Je travaillais comme salariée à temps plein.

As-tu choisi d’en parler à ton entourage professionnel ? 

J’ai tout de suite partagé toutes les informations dont je disposais avec mes collègues et mon directeur.

Pendant les deux premiers mois, il y a eu beaucoup d’incertitude car on ne savait pas encore si c’était un cancer ou juste un nodule bénin. Beaucoup de doutes sur le besoin d’opérer ou non, de prendre un traitement radioactif ou non, et je n’avais donc aucune vue sur ma capacité à revenir travailler dans les prochaines semaines, voire les prochains mois. Ce n’est que deux mois plus tard, en m’opérant et en analysant ma thyroïde qu’on a découvert sa nature cancéreuse.

Du coup je ressentais depuis les premiers jours le besoin d’expliquer chacune des étapes, d’être transparente sur mes tests et mes résultats.

J’en ai parlé dès que l’on a émis l’hypothèse du cancer. D’abord à mon manager direct, puis à mon directeur et à mes collègues proches. Puis finalement au reste de mes collègues.

Comment les gens ont-ils réagi ?

Mes collègues ont été adorables et super compréhensifs, ils m’ont soutenue dès les premiers moments, ou se sont fait discrets et m’ont laissée seule quand j’en ai eu le besoin. Ils m’ont rassurée sur le fait que la priorité était de prendre soin de moi. Ils m’ont même envoyé un beau bouquet de fleurs de toutes les couleurs après mon opération, c’était comme un rayon de soleil à la maison.

As-tu continué à travailler ou à te former ou t’es-tu arrêté pendant les traitements ?

J’ai arrêté de travailler pendant 5 mois. C’est le temps qu’il m’a fallu pour gérer les tests, l’opération, le choc de la nouvelle du cancer et le traitement d’iode radioactif avec une bonne semaine de quarantaine…

Après le traitement, les premiers tests étaient déjà encourageants et j’ai retrouvé ma joie de vivre et mon enthousiasme. L’envie de reprendre une routine, une activité, ma place dans la société, aussi. J’ai donc recommencé à travailler chez mon employeur à mi-temps médical (*) pendant 6 mois, sur de nouveaux projets qui me plaisaient et des collègues géniaux, tout en gardant une souplesse d’horaires pour pouvoir répondre à mes besoins mais aussi à ceux de mes collègues et du travail à fournir.

As-tu rencontré des difficultés particulières ?

Les deux premiers mois ont été tout un défi car il y avait beaucoup d’incertitude sur la nature du nodule, et j’étais donc incapable de me projeter dans les prochains mois. Mais je suis restée relativement sereine même si cela ne me rassurait pas de ne pas pouvoir m’organiser ; je suivais les indications des médecins et faisais tout ce qui était entre mes mains pour prendre soin de moi au mieux, et c’était déjà beaucoup.

C’est pendant l’opération que j’ai appris que ce qu’on venait de m’enlever était bel et bien un cancer, et là par contre le choc a été très intense. J’étais consciente à ce moment-là vu que j’avais préféré l’hypnose à l’anesthésie générale. Apprendre en pleine opération que j’avais un cancer est une des expériences les plus éprouvantes de ma vie. Je savais pourtant depuis deux mois que c’était une possibilité, mais je suppose que malgré tout je n’étais pas prête à accepter cette option.

A l’annonce du cancer, mes proches ont réagi de façons très différentes, et j’ai trouvé le réconfort que je cherchais chez très peu de personnes. Personne ne voulait me voir triste, découragée ou soucieuse, et au lieu d’accepter mon désarroi, beaucoup essayaient de me remonter le moral en me disant « ça va aller, tu es jeune », « ça va aller parce que moi j’ai aussi eu un cancer et tout s’est bien passé », ou encore « ça va aller parce que tu le mérites ». Pour moi qui étais dans une démarche tout à fait cartésienne et scientifique, ces commentaires me semblaient complètement absurdes. D’autres proches ne se sont pas manifestés par peur de mal dire ou faire, et d’autres encore étaient tellement inquiets pour moi qu’ils me transmettaient une anxiété que je n’avais absolument pas envie de devoir gérer. Je savais que toutes ces réactions venaient du fond du cœur, et j’ai essayé de me montrer reconnaissante, même si j’ai aussi perdu patience à certains moments. J’ai souvent eu beaucoup de difficultés à simplement pouvoir exprimer que j’étais triste, frustrée ou fâchée. Pour moi c’était tout à fait normal et personne n’avait la responsabilité de me remonter le moral, je cherchais juste de la compréhension…

Une fois que j’ai repris le travail à mi-temps, la difficulté était de trouver un équilibre entre continuer à prendre soin de moi et gérer mes nombreux projets, tout en dégageant du temps pour les rendez-vous médicaux sans fin, et en gérant des pertes de mémoire et de concentration liées au traitement.

C’était d’autant plus difficile qu’à partir d’un certain moment, mon entourage, mes collègues, mon directeur ne me considéraient plus comme une « malade ». En effet, j’avais l’air d’aller bien, je refaisais du sport, les tests étaient encourageants et j’avais une vie « normale » ; difficile pour eux de comprendre pourquoi je ne revenais pas encore à temps plein. J’ai eu l’impression que pour beaucoup, mon cancer était une parenthèse dans ma vie, qui commençait à être bien fermée, alors que pour moi le cancer fera toujours partie de moi, pour les nombreux changements qu’il a impliqué dans ma vie, et parce que je ressens toujours les conséquences, bonnes et moins bonnes, aujourd’hui.

Qu’est-ce qui et/ou qui t’a aidé ? 

Ce qui m’a le plus aidé, c’est d’avoir à mes côtés quelqu’un qui m’a soutenue et comprise dès les premiers moments de façon inconditionnelle. Je n’oublierai jamais sa façon de tout gérer le jour de l’opération : les contacts avec mes proches, les visites, la nuit blanche, mes douleurs et mes larmes…

C’est aussi de me sentir tellement entourée, même si ce n’était pas toujours comme je l’aurais souhaité. Savoir qu’autant de personnes m’aimaient tant et me souhaitaient tant de bien me réchauffait le cœur.

A l’hôpital, j’ai aussi eu les meilleurs médecins qui m’ont mise en confiance à tout moment. Je savais que j’étais en de bonnes mains. Et puis j’ai rencontré une personne merveilleuse grâce au « Carrefour spirituel », une structure formée par des bénévoles, religieux ou non, qui accompagnent les malades dans leur cheminement. Cette dame m’a fait prendre conscience de la force qui m’habitait, elle m’a écoutée, parlé de son expérience à travers plusieurs cancers… Cette rencontre a été pour moi un cadeau, comme une grande bouffée d’oxygène en pleine apnée, empreinte d’amour, d’énergie, de douceur et de simplicité.

C’est aussi la compréhension discrète de mes collègues qui m’a aidée dans les premiers moments. Un message d’encouragement, un bouquet de fleurs, un regard, un sourire… ils étaient là, mais sans envahir et sans me faire sentir (encore plus) coupable de ne pas être au boulot. J’ai toujours eu carte blanche pour revenir ou non au bureau, dans les modalités qui me convenaient le mieux.

La reprise à mi-temps pendant quelques mois avant de me replonger dans un temps plein a été aussi indispensable, un vrai tremplin qui m’a redonné peu à peu confiance en moi et en mes capacités.

Qu’est-ce qui et/ou qui aurait pu t’aider ?

J’aurais aimé avoir plus d’accompagnement après la convalescence, quand tout le monde pense que la parenthèse s’est refermée mais que je continue à avoir des doutes, des questionnements (toujours maintenant, d’ailleurs).

Ca aurait été aussi d’un grand soutien de pouvoir bénéficier d’un service d’accompagnement au niveau administratif : les papiers à rendre à temps à l’employeur, à la mutuelle, les certificats, les remboursements… J’ai failli perdre une fois mon statut de mi-temps médical (*) et j’ai encore des centaines d’euros que je n’ai pas encore touchées de mon assurance, tout simplement parce que ça demande de l’organisation, des photocopies, des scans, du temps…

Quel a été l’impact du cancer dans ta vie professionnelle ?

Le cancer et le traitement ont bien sûr eu (et ont toujours) un impact sur ma vie, tant privée que professionnelle.

Tout d’abord, je ne produis plus d’hormones thyroïdiennes, et tout mon métabolisme en est affecté. Je prends bien sûr ces hormones en médicament chaque jour, à vie, mais la dose n’est pas encore adéquate et mon corps s’en ressent : je suis beaucoup plus vite fatiguée et irritable, j’ai des pertes de mémoire et de concentration et bien sûr, cela affecte ma productivité et cela me frustre.

Ensuite, les nombreux rendez-vous médicaux ont chamboulé mon agenda et mes collègues ont dû s’adapter à mes horaires quelque peu chaotiques.

Mais le cancer m’a aussi forcée à remettre en question ma façon d’appréhender les choses, à prendre de la distance et à remettre les priorités à leur place.

En prenant du recul et suite à la lecture d’un livre de développement personnel, je me suis rendu compte que le projet professionnel que j’étais en train de développer ne correspondait plus à ce que me dictait mon cœur, ma tête et mes tripes. J’ai pris la décision de changer de travail et d’employeur, pour d’autres projets et d’autres conditions qui me convenaient mieux. Ce changement constitue aujourd’hui un véritable bond en avant pour moi et j’en suis infiniment reconnaissante.

As-tu changé de métier / parcours ? Ou développé un nouveau projet ?

J’ai changé de projets en revenant travailler auprès de mon employeur à mi-temps médical (*), puis maintenant à temps plein chez mon nouvel employeur. J’ai aussi essayé de lancer un projet personnel, pour lequel je n’ai en fait ni le temps ni l’énergie.

J’ai effectivement essayé de mettre à profit cette expérience. Je ne voulais pas juste ‘subir’ mon cancer, je voulais qu’il soit un tremplin pour quelque chose de nouveau, de positif, que je pourrais valoriser dans le futur.

A ton avis, quelles qualités et compétences as-tu gagné en étant confronté à cette maladie ?

Du jour au lendemain, les priorités se sont remises toutes seules à leur place et j’ai réussi à relativiser et à prendre de la distance par rapport aux choses qui normalement me pourrissaient la vie. J’en ai appris beaucoup sur moi-même et sur l’incroyable force que j’ai en moi (que nous avons tous en nous !), mais j’ai également une meilleure perception de mes limites et je prends mieux soin de moi, ce qui me permet d’être performante en continu au lieu de me rendre malade.

Je suis également beaucoup plus outillée pour accompagner des proches qui passeraient par des expériences semblables : patience, empathie, écoute…

Comment as-tu connu Allo Alex, as-tu déjà testé les services?

Je suis tombée par hasard sur le livre Cancer et travail : J’ai (re) trouvé ma place! Comment trouver la vôtre?   à la librairie et je n’avais jamais lu de ressources sur cette thématique. J’étais justement en train de m’interroger à ce propos et le livre est tombé à pic. C’est suite à la lecture que j’ai également décidé de parler de ma maladie à mon nouvel employeur et mes nouveaux collègues. Cela m’a soulagée et ma sincérité a été appréciée.

Je n’ai par contre pas (encore) testé les services. 🙂

 As-tu quelque chose à rajouter ou des infos essentielles que tu aimerais partager ?

Des trucs et astuces ? Je prends du magnésium pour la fatigue et la concentration, et j’essaie d’avoir une routine de sommeil plus seine : aller me coucher plus tôt, mais me lever plus tôt également, pour profiter de la lumière du jour dès le petit matin et ainsi déclencher les réactions chimiques qui me donneront l’énergie pour la journée. Je vais courir le matin parfois, et j’en suis d’autant plus concentrée et productive pendant la matinée. Je mange copieux et salé au petit déjeuner, et garde le sucré pour le goûter, quand l’organisme est prêt à l’absorber sans nous rendre hyperactif…

Je lis régulièrement des articles sur la gestion du temps et essaie de mettre de bonnes pratiques en place ; je demande aussi plus facilement de l’aide à mes collègues quand je sens que je ne me concentre pas assez.

Je remercie toutes les personnes qui ont été à mes côtés de quelque forme que ce soit, en commençant par mon compagnon. Ma famille, mes amis, mes collègues, le personnel de l’hôpital et mes médecins, Anne-Sophie et Cancer at Work

Mais aussi mon corps, ce miracle de la Nature, qui fonctionne à la perfection telle une mécanique parfaitement réglée, que je maltraite parfois un peu trop et qui m’est bien dévoué.

Et enfin, aussi bizarre que cela puisse paraître, je remercie mon cancer, qui m’a fait évoluer, m’améliorer, réfléchir… La maladie qui, comme toutes les expériences de vie, m’a fait devenir la personne que je suis aujourd’hui.

(*) Équivalent belge du temps-partiel thérapeutique en France