GERALDINE

Rencontre avec Géraldine

Faisons connaissance avec Géraldine, 46 ans, domiciliée à Chartres, mariée, pour l’instant séparée, maman de deux filles et grand-mère d’un petit garçon.

Géraldine, assistante sociale au conseil départemental d’Eure et Loir, a traversé l’épreuve du cancer et témoigne ici de son expérience « cancer et travail ».

Quelle est ta formation ?

J’ai un diplôme d’état d’assistant de service social.

Quel métier exerces- tu ou aimerais-tu exercer ?

Je suis assistante sociale pour notre Conseil Départemental depuis un peu plus de 23 ans. Après avoir assumé une mission généraliste dans l’accompagnement social, j’exerce aujourd’hui plus spécifiquement dans le cadre de problématiques liées au logement.

Pourquoi as-tu choisi ce domaine ?

D’aussi loin que je me souvienne, l’aide et l’accompagnement des personnes était une position « naturelle » pour moi (j’ai compris aujourd’hui dans mon histoire pourquoi elle s’est initiée), en faire mon métier une évidence. J’aime l’humanité, l’autre, je suis parfois une « indignée », je suis surtout une « hyper-sensible ». Je crois au changement. Une de mes filles dit aujourd’hui «  un genre de petit papillon social ».

Quand tu as appris que tu avais un cancer, quelle était ta situation professionnelle ? 

J’ai découvert cette petite tumeur fortuitement au simple touché un dimanche soir d’avril 2013, sein gauche juste situé à la fenêtre du cœur et douloureuse, j’avais 43 ans. J’ai fait ma toute première mammographie, en utilisant la prescription de ma gynéco qui trainait au fonds de mon sac, que je n’avais pas eu ou pas pris le temps de faire. L’annonce du premier diagnostic s’est faite de manière abrupte lors d’un rendez-vous au cabinet de radiologie où je me suis rendue à deux pas de mon bureau. J’en suis sortie avec ce double ressenti « savoir mais ne pas vouloir », je suis retournée au bureau, ai rejoint cette réunion, sans rien n’entendre, ni rien comprendre. Tout est ensuite allé très vite, comme il le faut. La première oncologue, à m’avoir prise en charge, a posé un arrêt d’une année, comme elle a dit « le temps de vos traitements ».

As-tu choisi d’en parler à ton entourage professionnel ? 

Pour tout dire, le début de l’histoire s’est déroulé pour partie sur le lieu professionnel :  la prise de rendez-vous pour la mammographie dès mon arrivée le lundi matin, en passant d’abord par le bureau de mon amie sage-femme pour obtenir ma première rassurance, la négociation d’une petite heure pour s’absenter de réunion et se rendre au rendez-vous pour apprendre le diagnostic. Et nous sommes une équipe féminine, travailleurs sociaux et médicaux, qui passons une grande partie de nos vies les uns aux côtés des autres ensemble. Nous-mêmes accompagnons professionnellement des vies. Il était difficile de cacher la gravité de la situation.

De toute façon, j’aurais évoqué les choses, parce qu’il fallait préparer un long départ, passer le relai professionnel. J’avais compris qu’il était temps que cette fois je prenne du temps pour moi, que j’aurais besoin de toutes mes forces et que dans ma spécificité d’accompagner les autres, je ne pourrais pas m’y consacrer.

Comment les gens ont-ils réagi ?

Je n’ai pas mesuré toute l’émotion générée, ça je l’ai vu ensuite à mon retour, et ça m’a touchée.

Par contre, elles m’ont soutenue chacune à leur manière, à leur mesure : pleurer dans les bras de ma copine infirmière – partenaire de longue date qui m’a été bien précieuse pendant les traitements -, livraison d’un bouquet de fleur le jour de ma première chimio, dépôt discret  au pas de ma porte d’un petit paquet avec un livre à l’intérieur par ma N+1, Sms ( c’est magique les sms pour communiquer de manière différée sans déranger et en y mettant la distance que l’on souhaite). Pour une grande partie, elles ont eu la délicatesse de mettre à sa juste place ce qui m’arrivait de très personnel en me protégeant de l’impact professionnel.

Cette histoire, mon histoire, a impacté chacune, plus ou moins selon la proximité personnellement. La sage-femme se souviendra toujours du fait que cette petite masse douloureuse n’est pas forcément bénigne comme on le dit.

Il s’agit là de mon équipe professionnelle de proximité. Pour ce qui est de mon institution, il n’y a eu aucune manifestation. Je suis simplement restée en contact avec ma « chargée de carrière » au service DRH, avec qui les échanges sont restés agréables, mais centrés sur mon dossier administratif que j’ai géré en grande autonomie.

A mon retour, je me souviens de la phrase d’un directeur : Ah, c’est vous qui…. Ça ne se voit pas. Ma réponse a été plus spontanée que je ne voulais : ça me prend deux heures et demie dans ma salle de bain. Je ne sais toujours pas si c’était un compliment J

On sait parfaitement que les autres ont peur, une peur par transfert et que cette peur guide leurs réactions. Je comprends, moi aussi, j’ai eu peur, je me suis même fait peur (dans un glace J). Mais cette peur si elle est accompagnée, elle se dépasse.

As-tu continué à travailler ou à te former ou t’es-tu arrêté pendant les traitements ?

J’ai eu un premier arrêt d’un an pendant les traitements (tous au grand complet : chimio, Herceptin, radiothérapie, hormonothérapie) après les interventions chirurgicales.

Et, j’ai ensuite souhaité prendre une année supplémentaire pour me relever, récupérer…Sur le chemin de cette récupération, une jolie histoire s’est présentée, celle de la création d’une association, une petite association de « sport adapté » créée par et pour nous, nommée Ré-Mouv’ pour que nous puissions aussi continuer dans « l’après » (après les traitements, après la reprise…) ce que nous avions compris et l’ouvrir à tous. Cette aventure, j’ai souhaité la vivre pleinement. Mettre en pratique certaines capacités professionnelles dans un tout autre cadre, celui de l’associatif et dans mon propre intérêt, m’a porté je pense aussi sur le chemin de la reprise.

Les métiers d’accompagnement vous amènent à porter la vie des autres, plusieurs vies durant un moment. Avant de recommencer à m’occuper d’eux et surtout le faire autrement, avec tout ce que je venais de comprendre, j’ai souhaité prendre soin de moi.

Un point auquel je tiens particulièrement et dont on parle peu. Les traitements de chimio amènent des troubles, dont des troubles cognitifs. En toute honnêteté, je n’aurais pas pu exercer correctement  à un moment mon activité de manière efficiente, en pleine possession de mes moyens, accompagner les autres alors que moi-même je devais être assisté : j’oubliais tout, étais peu concentrée.

Ces troubles s’estompent avec le temps, la récupération fait que nous sommes mieux à même de les gérer mais en reste certains, ce que Anne-Sophie nous aide à identifier comme « handicap ».

Au bout de deux ans, j’ai repris mon poste dans le cadre du temps partiel thérapeutique durant un an, puis de nouveau à temps plein.

As-tu rencontré des difficultés particulières ? 

Un cancer, c’est un tsunami personnel. Au-delà de sa prise en charge médicale, nous sommes confrontés à plusieurs étapes, à des prises de conscience très personnelles. Tout est de plus  accentué par les traitements que nous prenons. Seule au fonds d’un fauteuil de chimio, on se retrouve face à soi-même. Le « prendre soin de soi » nous incombe. Les priorités se redéfinissent. Etre accompagnée, par un psychologue, aide à déposer, comprendre, accepter, ce qui se réveille en soi.

Moi, j’ai eu la sensation d’une grande parenthèse en face à face avec moi-même, entourée mais en face à face (surement un temps que je n’avais jamais pris) alors évidemment votre place en est changée et les relations modifiées.

Lors de ma reprise, ma grande difficulté a été de me confronter aux prises de conscience de ce face à face, la réalisation de ce qui était bon pour un corps et la grande réalité professionnelle. Tout ce que j’avais gagné en récupération me paraissait s’évanouir et certains troubles revenir : fatigue, perte de mémoire… Je me suis mis beaucoup de pression et je n’ai eu personne pour partager ou accompagner vraiment ce moment.

Je me souviens d’un rendez-vous avec le médecin du travail qui me demandait à moi, comment je pouvais réduire ma charge de travail.

Qu’est-ce qui et/ou qui t’a aidé ?  

Pendant les soins, j’ai rencontré une psychologue dans l’enceinte du service oncologique. Je tiens à cette spécificité parce que je trouve que l’accompagnement est différent, d’un accompagnement extérieur. Il est adapté, spécialisé.

« Adapté », est un mot que j’ai rencontré et auquel je tiens. Un contexte adapté, c’est le garant d’être au plus près du besoin.

Surtout ma grande rencontre, c’est l’  « activité physique adaptée ». Après la phase de récupération physique, j’ai appris à reconnecter mon corps à mon esprit, à écouter ce qu’il manifeste.

Aujourd’hui, je suis sûre que toutes ces techniques que j’ai apprises (posture, respiration, libération des tensions physiques pour libérer l’esprit, sensation de bien-être et d’apaisement…) seraient utiles à tous sur un lieu professionnel et amélioraient notre quotidien. L’adaptation vaut pour tous.

Qu’est-ce qui et/ou qui aurait pu t’aider ?

Ce que je regrette, c’est le grand vide de l’après. La transition entre ce que nous avons appris sur ce « rebord du monde » et le grand plongeon dans la « vie ordinaire », n’est pas assez accompagnée, nous aider à identifier nos difficultés mais aussi à mettre en pratique ce que nous savons dorénavant dans le retour dans un milieu professionnel. L’adaptation est le garant d’une reprise de long court. Pour cela, je pense qu’un accompagnement spécifique est capital.

Sur les lieux professionnels, pourquoi, ne pas créer un système d’accompagnement par des personnes elle-même concernées, des groupes de paroles, d’échange avec des responsables.

Je crois beaucoup en l’intervention participative, qui mieux que nous pouvons parler de ce que nous vivons ou ressentons. Nous rendre participants plutôt que « subissant ».

Quel a été l’impact du cancer dans ta vie professionnelle ?

Aujourd’hui, je n‘exerce plus mon métier de la même manière. J’ai été vulnérable, j’ai eu besoin d’être accompagnée. Je suis allée retrouver une certaine humanité dans les couloirs des services de chimio, sur un tapis de sport, j’ai fait de très belles rencontres sur ce chemin.

L’authenticité est importante, donner de soi est important, déposer la colère et l’entendre pour ensuite repartir vers des perspectives est capital. La douceur et la bienveillance sont essentielles, trop souvent absentes à mon goût dans les milieux professionnels. Et le temps est précieux, propre à chacun, on doit le respecter.

La phase de reprise me semble être presque l’étape la plus difficile. Le point qu’il me reste à travailler est celui de l’acceptation de celle que suis devenue concernant les conséquences des traitements : fatigable, un corps qui trahit l’épuisement de l’intellect, plus fragile, moins réactive, oubliant souvent, ayant besoin de plus de concentration, pouvant difficilement retenir trop de choses en même temps, sensible aux bruits. Et ce monde professionnel est devenu si rapide (sans que j’en comprenne vraiment le sens réel), tendu, sous pression…à l’encontre des besoins du corps.

Ce qu’il m’est difficile à faire, le faire comprendre aux autres. Et pourtant, j’y tiens.

Je suis, comme l’a dit Anne-Sophie lors de mon appel à Allo Alex, dans cette phase d’acceptation de mon « handicap », moi pour qui il était si facile de l’évoquer aux autres et de les accompagner dans leur démarche. Ce contact a était capital pour moi, pour amorcer ma réflexion vers la poursuite de l’acceptation.

Je suis depuis un moment convaincu que la parole de quelqu’un ayant partagé a plus d’impact.

As-tu changé de métier / parcours ? Ou développé un nouveau projet ?

J’ai repris mon poste. A mon retour, j’ai candidaté à un poste en intra qui m’aurait permis de me rapprocher du service de santé au travail. Je n’ai pas été retenue (arrivée seconde sur treize candidats, c’est honorable). Je ne saurai jamais si cette parenthèse a pesé sur le choix. Peut-être, n’était-ce juste pas le moment.

Alors que pour certains l’ensemble de la vie est impactée, je trouve qu’aujourd’hui une certaine  pression se glisse aussi dans la notion du « changement à tout prix » de son activité. Les réalités ne sont pas pour tous les mêmes et on ne peut pas faire fi de nos contextes économiques. « Vivre bien », « vivre mieux », mais chacun avec son temps et avec ses moyens… Comme disent les coachs « petit à petit l’oiseau fait son nid ».

J’ai certaines envies, rien de très défini et même parfois « envie de tout » (un peu trop d’exaltation parfois). Ce que je souhaite surtout, c’est témoigner, soutenir des projets qui me paraissent importants, générer des rencontres comme je le peux, parce que moi, j’en ai fait des belles. Allo Alex, est un beau projet, le sport en entreprise est un beau projet…

J’ai quand même jeté un petit coup d’œil sur ce DU « patients experts »…qui interpelle la fille « impliquée ».

Mon rêve : ouvrir un lieu « cool, chic, comme chez soi, bienveillant » où l’on trouverait un peu tous les essentiels, du sport « rien que pour soi » loin de la « compet » et surtout quand on n’est pas sportive, un lieu d’échange,  un lieu d’« after-work », un lieu où trouver la petite marque « Même » ;-), des vêtements chouettes (de jeunes créateurs parce qu’elle est créative cette jeunesse), où l’on prend des cours de cuisine « quand on ne sait pas cuisiner », où on écoute de la musique branchée et sympa … bref, un petit concept-store,  un lieu de douceur, un petit « rebord du monde ». Ça , c’est un rêve.

A ton avis, quelles qualités et compétences as-tu gagné en étant confronté à cette maladie ?

 J’ai, comme nous toutes, acquis la force, celle du combat, celle de la vie. Elle se manifeste par une envie, une vibration et une énergie. Les projets m’attirent, j’en suis curieuse. Il y a toujours quelque chose de positif à tirer des expériences qui vous conduisent à de belles rencontres.

J’ai souvent à l’esprit la phrase de mon oncologue « après ça, le combat que vous venez de mener, tout est possible, vous pouvez tout faire ».

Je pense que nous pouvons dans le milieu professionnel être force de positivisme et d’envie.

La santé et le bien-être, facteurs essentiels de salariés efficients, me parait être un domaine de l’ordre de nos compétences parce que nous en avons pris l’entière conscience. 😉

A la phrase d’un coach « tu n’es pas définie par ton cancer, Géraldine », j’ai un jour répondu : « mon cancer ne me définit pas mais il m’a déterminée ». Je pense que c’est un atout qu’aujourd’hui nous pouvons aussi faire valoir dans le milieu professionnel.

 As-tu quelque-chose à rajouter ou des infos essentielles que tu aimerais partager ?

Pour conclure, je souhaiterais redire que mon contact avec Allo Alex, alors même que mon métier fait que je maitrise bien évidemment les notions de handicap, de reconnaissance RQTH… m’a permis lors d’un échange en toute simplicité  avec sa fondatrice d’éclairer mes interrogations. Je n’ai encore, aujourd’hui, pris aucune décision mais la possibilité de pouvoir en échanger a rompu mon sentiment d’isolement avec mes choix, mes représentations.